|
Espionnage ou pas espionnage ?
De fait, impossible de parler IE sans que les interlocuteurs divers (professionnels, universitaires ou même la sphère politique, Bernard Carayon par exemple) se mettent sur leurs gardes : « attention à ne pas tout mélanger » ! L’IE est ainsi sujette à d’importantes guerres de chapelles opposant farouchement parfois mais toujours cordialement les défenseurs de la transparence et de la « respectabilité » aux partisans d’une IE à la James Bond.
Certes, les acteurs histoiques de l’intelligence économique sont, souvent, issus du Renseignement ou de l’Armée : Alain Juillet est un ex-patron de la DGSE ; la FépIE est dirigée par l’Amiral Pierre Lacoste ; Datops Consulting est dirigé par le Général Jean-Bernard Pinatel. Mais nous ne sommes pas dans un film d’espionnage et la guerre de l’information ne donne pas droit à tous les coups bas.
Pourtant, la confusion et le paradoxe entre IE, renseignement et espionnage restent bien présents et difficiles à évacuer. Tous n’ont pas encore admis le principe selon lequel l’activité illégale n’entre pas dans le champ de l’intelligence économique.
Opacité ou respectabilité ?
Difficile ensuite de défendre la protection de l’information, de n’agir bien souvent que dans le domaine du secret et en même temps de s’affranchir d’une certaine méfiance à l’égard de la profession. L’intelligence économique a mauvaise presse. Très peu de rédactions s’intéressent à la question (même si une certaine évolution est perceptible) et quand les journalistes décident de s’y attaquer, ils ne la traitent que sous l’angle de la barbouzerie ! Loin de nous cependant l’idée de blâmer les journalistes et d’exacerber des différends déjà importants.
Si l’IE est considérée comme un nouvel art de la guerre, dans la tradition millénaire des batailles subtiles menées pour le pouvoir, ce n’est pas non plus uniquement parce qu’elle est pratiquée par des professionnels issus de la sphère militaire comme nous l’avons déjà évoqué. En effet, la confusion est également liée à l’utilisation massive et récurrente de termes « guerriers » pour aborder la discipline : war rooms, guerre économique, sécurité économique, marchés stratégiques…
Partage ou sécurité de l’information ?
La troisième contradiction est celle qui torture les esprits innocents des nouveaux étudiants de l’IE à qui l’on évoque avec une importance égale le partage ou la sécurité de l’information. Certains prétendent que l’avenir de la société de l’information est dans le partage de celle-ci, qu’une entreprise est d’autant plus forte qu’elle est transparente, que c’est du silence que naît la fragilité tandis que d’autres font fortune des outils et conseils de protection de cette information qu’il faudrait à tout prix cacher. Culture du partage ? ou culture du secret ?
Ces deux impératifs sont à l’évidence complémentaires sur le terrain mais peut-on demander à une même discipline de défendre ces deux cultures, résolument opposées ?
Compétition / Coopétition / Coopération
Finalement, c’est là, le jeu économique qui est interrogé et sur ce jeu d’acteurs là encore, le monde de l’IE, tel qu’il s’est bâti, ne peut pour l’heure, s’en tenir à un seul discours. L’IE accueille ainsi les défenseurs de la coopétition, estimant qu’aujourd’hui il n’est possible de progresser que par les réseaux, les coalitions ponctuelles, géographiques ou thématiques, le benchmarking, etc. alors que d’autres, se réclamant toujours de cette intelligence économique y voient l’outil d’une compétition plus forte dans un monde chaque jour plus concurrentiel et une culture de méfiance généralisée. Confiance et concurrence sont là encore deux cartes à jouer dans les mains du dirigeant d’entreprise. Pas sûr pour autant qu’il revienne aux mêmes professionnels de les mettre en musique.
Défensive ou innovation ?
Dès lors, le lien est fait avec une cinquième contradiction. L’entreprise entend à la fois user de l’intelligence économique dans la poursuite d’une stratégie défensive, sans cesse en réaction à la concurrence, et d’autre part, comme un soutien à la stratégie d’innovation et à l’esprit d’entreprise reposant sur la maîtrise de la connaissance. Là aussi, la deuxième posture suppose de s’affranchir de la culture de la paranoïa et de la réaction à l’autre. Ces deux visions managériales trouvent pourtant aujourd’hui toutes les deux leurs places
dans les formations à l’intelligence économique.
Amont ou aval ?
Ces dernières contradictions interrogent sur le positionnement de l’intelligence économique.
Intervient-elle en amont ou en aval d’une stratégie ? S’agit il de se construire en fonction de l’environnement ? D’évoluer/changer en fonction de ce même environnement ? Ou encore de vouloir agir sur l’environnement pour le modeler à son idée ?
Il n’y a pas de réponse apportée aujourd’hui de manière unanime. C’est le profil de poste, une fois dans l’entreprise, qui donne le positionnement. A moins que cette conception linéaire (amont / aval) ne nous égare sur la route de la stratégie ...
Discpline ou transdisciplinarité ?
La dernière contradiction que nous ayons relevée n’est pas anecdotique.Nos enseignants martèlent chaque jour l’exigence de transdisciplinarité, l’IE étant au carrefour de nombreuses fonctions stratégiques dans l’entreprise et les portefeuilles de compétences de ceux qui en ont ou en auront la charge se devant d’être variés. Dans le même temps, ces mêmes universitaires défendent leur discipline à corps et à cris et plaident même pour la création d’une section de recherche académique. Que comprendre ? Le message est quelque peu brouillé.
Un peu de temps…
Ces quelques contradictions méritent d’être soulignées. On nous rétorquera, avec raison, que les choses ne sont pas toutes noires ou blanches, que là où nous pointons une contradiction, il y a souvent complémentarité, co-existence dans l’entreprise.
Sans doute. Sauf qu’il nous semble aussi dommageable que le discours sur l’intelligence économique et surtout la formation dans ce domaine ne parviennent pas à se saisir de ces contradictions pour les corriger par une clarification ou les assumer par une différenciation plus marquée des métiers.
Ces contradictions montrent donc que la jeune intelligence économique n’a pas encore clairement défini son identité, qu’elle accueille en son sein des personnalités aux parcours et aux visions différentes. Ces tergiversations n’aident probablement pas à la reconnaissance de notre domaine de compétences et à l’identification de ressources humaines dédiées. Pour autant, il ne s’agit pas de vouloir se faire des nœuds au cerveau et faire des nœuds au cerveau et maintenir un débat trop peu constructif. C’est sans doute davantage par sa pratique que l’intelligence économique doit se construire et trouver la réponse à ses contradictions. Il faut donc encore un peu de temps …
|